La notion de « visée » en psychomécanique du langage : essai de définition
« Car ce ne peut être que par suite d’un très grand progrès et de l’esprit et de la langue que quelque chose d’absolument irréel comme une pure notion en vient à s’objectiver dans l’esprit, au point d’être senti par tout un peuple comme quelque chose d’assez ferme pour que la pensée s’y appuie et en fasse le départ de son action. »
Gustave Guillaume, Le problème de l’article et sa solution dans la langue française, p.90.
I. Le terme « visée »
« La nature de notre esprit nous porte à chercher l’essence ou le pourquoi des choses. En cela nous visons plus loin que le but qu’il nous est donné d’atteindre… »
Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, II,I. (1813-1878)
« C’est la grande pauvreté des langues, la pensée s’exprime ; le but de la pensée, l’intention qui la meut, ne s’expriment qu’insuffisamment. »
Gustave Guillaume, Le problème de l’article et sa solution dans la langue française, « Examen des questions préjudicielle à la théorie de l’article », p.36.
1. La définition du mot en langue générale
L’outil le plus indiqué pour prendre son départ lorsque l’on prétend définir la notion qu’un mot sert à dénommer, ou encore, circonscrire les emplois d’un mot afin d’en saisir la signification, est sans aucun doute le dictionnaire. Cet ouvrage du lexicographe soucieux de témoigner de l’usage doit permettre de cerner tout au moins l’emploi courant du mot, et s’il s’agit d’un grand ouvrage, on y trouvera en plus d’une hiérarchisation détaillée des sens, un indice de l’axe diachronique qu’a suivi l’emploi du mot. Tout ceci, en langue générale, avec parfois une indication de sens technique, indication réduite le plus souvent au domaine d’emploi et à une définition sommaire.
Dans Le Grand Robert, c’est sous le verbe viser à titre de dérivé verbal que le lexicographe propose cette forme nominale au féminin visée. Le substantif visée est de 1219. Tiré du latin populaire visare, obtenu du latin classique visere intensif de videre « voir », au supin « visum », le verbe viser se définit comme suit :
diriger attentivement son regard (et par extension un objet, une arme vers le but, la cible à atteindre). Au figuré,
La visée est l’action de diriger la vue, le regard (et par extension une arme, un instrument d’optique…) vers un but, un objectif.
L’emploi au figuré et le plus souvent au pluriel : la direction de l’esprit vers un but, un objectif qu’il se propose, auquel il aspire. Le renvoi est fait à ambition, désir, dessein, fin – et plus particulièrement en liaison avec le sens (II.I) qui nous intéresse – intention et prétention. Voir le Trésor de la langue française.
2. L’emploi du mot « visée » chez Gustave Guillaume
La publication du Vocabulaire technique de la psychomécanique du langage par Catherine Douay et Daniel Roulland aux Presses universitaires de Rennes (en 1990) n’a pu que réveiller en nous la terminologue et nous inciter à étudier de plus près les emplois retracés et retenus par les auteurs à titre d’emplois les plus révélateurs. Que certains se rassurent, la transtextualité se pratique toujours. Vous avez donc sous les yeux à la première page du document d’accompagnement, l’article du Vocabulaire consacré à la notion de visée.
À la suite de la définition sur laquelle nous reviendrons plus tard, nous pouvons lire le commentaire suivant :
« Parfois ce terme n’a que le sens « d’intention ou de but recherché ». Mais généralement, il a un contenu théorique précis. »
Si l’on en croit les auteurs, c’est donc dire que le sens « d’intention ou de but recherché » est le sens relevant de la langue générale et non encore investi d’un sens relevant de la langue technique, celle de la psychomécanique en l’occurrence. Dans les textes de Guillaume, nous retrouverons le mot visée qui sera peu à peu détourné de son sens général et affecté à la description du phénomène du langage.
- Le texte de présentation du mot visée est celui de Temps et verbe lorsque à propos de l’achèvement de la chronogénèse, de la vue prise sur l’instant correspondant à l’image-temps achevée, Gustave Guillaume écrit :
Soit au total trois profils caractéristiques de la formation de l’image-temps : en puissance, en devenir, en réalité, profils qui représentent, dans la formation mentale de l’image-temps, les axes chronothéthiques. Considérée dans son ensemble, l’opération de pensée qui se développe sur ces axes est la chronothèse. Elle fixe dans l’esprit l’image-temps que la chronogénèse vient de créer.
Quand au mouvement par lequel, dans le procès de la formation image-temps, la chronogénèse, en action sur l’axe qui lui est propre, se porte d’un axe chronothétique au suivant, comme il s’agit d’une opération de pensée réalisatrice non pas particulière au temps et au verbe, mais tout à fait générale dans le langage, nous la désignerons par le terme visée1.
Le premier emploi sera donc la phrase qui suit ;
« La visée, qui réalise le temps, réalise aussi le verbe. Les deux opérations sont simultanées. »
La visée les porte toutes les deux. Elle est le facteur de réalisation. Elle porte les opérations. Dans un certain jargon, on parlerait, de nos jours, d’un opérateur.
- À ce premier emploi du terme s’attache une note parue en bas de page lors de la publication de Temps et verbe qui renvoie à la publication du Problème de l’article et sa solution dans la langue française et qui permet à Guillaume de souligner la parenté qu’il voit entre la formation de l’image-temps sous la poussée de la visée et le passage du nom en puissance au nom en effet qui, à ces yeux, participe de la même visée, celle d’une opération de pensée qu’il qualifie de réalisatrice en marquant cet adjectif typographiquement par l’usage de l’italique d’ailleurs. Gustave Guillaume écrit alors :
- Déjà, dans un précédent ouvrage (Le Problème de l’article et sa solution dans la langue française), nous avons eu l’occasion de décrire en détail cette opération réalisatrice de la visée. Il s’agissait non pas du verbe, mais du nom, et il est apparu que l’article est le signe avec lequel la visée opère la réalisation. Car le nom dans la langue (nom en puissance) est autre chose que le nom dans le discours (nom en effet). Dans la langue, le nom ne possède que le pouvoir de prendre telle ou telle forme plus ou moins étendue (individu, espèce, collection plus ou moins vaste, etc.) ; dans le discours il prend effectivement l’une de ces formes possibles. On peut donc dire de l’article que sa fonction est de dénoter la transition du nom en puissance au nom en effet.
Guillaume écrit dénoter mais nous pouvons comprendre réaliser, l’article réalise, au moment de ce qu’il nommera beaucoup plus tard dans son oeuvre, l’effection c’est-à-dire le passage de la langue au discours, porté par la visée.
Dans son étude de l’article, Guillaume situe cette visée sans la nommer. En discutant des rapports entretenus entre la logique et le langage, Guillaume est amené à préciser sa pensée. Il soutient que, dans le phénomène qu’est le langage, les interactions ne sont pas réductibles à des actions simples et de même ordre, et que partant, le jeu ne peut être vu comme prévisible, comme en logique.
La description du langage que propose alors Guillaume nous éclaire sur le rôle absolument central qu’il attribut à la visée. Guillaume écrit :
« À tout moment de son évolution qu’on considère une langue, on est en effet certain d’y rencontrer des valeurs de trois ordres au moins, rien qu’en ce qui concerne la signification. On y trouve : 1 des éléments significatifs constitués ; c’est la partie inerte du langage, celle qui, donnant à la pensée les moyens de s’exprimer, l’astreint en même temps à n’exprimer que les idées incluses dans ces moyens ; 2 des sens contextuels qui varient avec les besoins de l’esprit, avec les buts de pensée , et exercent une action sourde, impossible à déterminer, sur les éléments constitués1 ; 3 des directions générales, suite des impulsions déjà reçues, directions qui ne sont pas sans exercer une influence sur l’évolution totale. »
Afin d’en terminer avec la comparaison avec la logique, il ajoute :
« ..qui serait tenté de vouloir introduire dans un ensemble si tourmenté des idées de logique souveraine ? On le peut d’autant moins que les plans sont sans relation appréciable entre eux. »
Guillaume à travers cette discussion sur la nature du langage explique comment, à ces yeux, le langage est la projection de l’entendement et, plus particulièrement par la nature des « très petits mots accessoires » dont l’article fait partie, qui « …reçoivent presque tout leur sens de l’impulsion contextuelle. La signification dont ils se revêtent est celle que le contexte laisse pour ainsi dire disponible. » Il faut comprendre que les « sens contextuels qui varient avec les besoins de l’esprit » sont obtenus par le recours au « plan intelligent du langage », c’est-à-dire aux partie du discours, à l’ordre des mots, désinences casuelles, flexions temporelles ou modales, auxiliaires, article) tous les signes purement indicatifs d’une manière de penser quelque chose. Il termine, en italique : « …toutes les formes qui attestent dans le langage l’action de l’esprit sur ses propres idées. » Ces formes participent de manière déterminante à la réalisation de la visée (celle de discours au sens de recours à la langue par le sujet parlant) et témoigne, à notre avis, de l’inscription en langue de l’expérience que nous avons de notre langue. C’est pourquoi Guillaume dit avoir décrit en détail l’opération réalisatrice de la visée dans cet ouvrage puisqu’il s’agit de la série d’opérations déclenchées par l’appel aux mécanismes de langue pour opérer le passage de la langue au discours, de la puissance à l’effet, ou en d’autres termes, du point de vue du sujet parlant, le recours à la langue pour engager un acte de langage.
- Guillaume a recours à l’idée de visée en décrivant l’activité en langue et l’activité en discours. Il lie cette idée à la dichotomie puissance/effet. Autour de la discussion du principe de l’indépendance de la forme par rapport à la matière qui tient un si grand rôle dans la construction des langues Guillaume écrit dans sa leçon du 20 janvier 1949 (série B) :
« Dans une théorie du vocable, l’observation, avant de pouvoir utilement devenir historique, doit prendre pour objet ce qui se passe nécessairement dans la pensée du sujet parlant, constructeur du discours, et aussi constructeur de la langue, les deux opérations constructives demeurant distinctes – et orientées du reste vers des fins différentes – vu que l’opération constructive du discours vise à la formation et à la délimitation d’une unité d’effet, tandis que l’opération constructive de langue vise, elle, à la formation et à la délimitation d’une unité de puissance. »
Les visées nous le constatons sont orientées dans l’esprit de Guillaume. Il s’agit bien de directions qu’emprunte la pensée. Il ajoute :
« Une originalité, une hardiesse de notre enseignement, et qui nous paraît de plus en plus justifiée, a été de considérer comme hétérogènes – c’est-à-dire non réductibles l’une à l’autre – la visée constructrice de langue et la visée constructrice de discours. Cette hétérogénéité a, en psycho-systématique du langage , valeur de principe fondamental. »
En indiquant qu’il s’agit de la psycho-systématique et non pas de toute la systématique du langage mais bien de celle du signifié Guillaume propose de concevoir la visée comme une opération constructive, tantôt du discours, tantôt de langue, visant tantôt l’unité d’effet (le signifié d’effet), tantôt l’unité de puissance (le signifié de puissance).
3. L’emploi du terme dans les textes de Gustave Guillaume
Dans les textes de Guillaume les syntagmes ou termes complexes formées avec le terme visée sont nombreux. C’est une notion qui appelle un champ d’application, ou mieux encore, la délimitation d’un objet. L’opération de pensée réalisatrice qu’elle évoque est essentiellement orientée vers un résultat. Le difficile est de discuter da la visée en elle-même.
3.1 La visée de discours
Nous avons vu dans le dernier texte étudié, la visée était dite visée constructive de … Dans la conférence du 23 décembre 1948-(Série A), nous retrouvons le terme visée de discours à propos du système verbo-temporel français et de l’étude du mode indicatif, Guillaume en vient à différencier le système (en langue) et le recours au système (en discours) et se faisant, il situe expressément la visée de discours. Guillaume écrit :
Dans l’emploi, il n’est fait usage que d’une partie de ce système et jamais de l’entier, selon un principe maintes fois énoncé, et important en doctrine, à savoir qu’un entier systématique ne paraît jamais comme entier dans le discours, la visée de discours comportant partout et toujours le choix d’une partie en convenance particulière avec ce que l’on se propose d’exprimer. Autrement dit, l’expression – qui est le fait de discours – comporte partout et toujours un choix parmi les représentations appartenant à représenter, et non pas exprimer, étant le fait de langue. La langue est une somme finie de représentations, le discours une multitude infinie d’effets d’expression obtenus à partir des représentations de langue.
[… Selon sa visée de discours, le sujet parlant choisit l’une ou l’autre des formes de langue. C’est en discours que se fait le choix, mais les formes entre lesquelles il est choisi appartiennent à la langue, avec ceci de particulier que la surcharge d’hypothèse que comporte la construction du futur hypothétique varie selon la visée du discours.
Il y a bien une variation visée de discours et visée du discours, mais est-elle significative ? Le discours a toujours une visée, c’est celle du sujet parlant.
3.2 La visée expressive
On notera l’emploi aussi du terme visée expressive. Cette notion est particulièrement liée à la dichotomie représentation\expression. Ainsi, Guillaume écrit :
« Jamais on n’aura à signifier, dans le discours, l’entier d’un système verbal, mais seulement telle partie du système, en convenance particulière avec ce que l’on veut exprimer, autrement dit en convenance avec la visée expressive. »
3.3 La visée de puissance et la visée d’effet
3.3.1
Dans son article intitulé Comment se fait un système grammatical paru dans un Bulletin de l’Institut de linguistique de l’Université de Paris en 1939, en examinant le procès de grammaticalisation du mot dans les langues sémitiques – et cela à titre d’exemple de fait profond qui fonde la linguistique de position, Gustave Guillaume écrit :
La racine, envisagée du point de vue psychique est l’expression d’une notion diffusive en expansion dans tous les sens de la pensée : à cette expansion diffusive correspond l’espacement physique et mental des consonnes constitutives. Dans l’acte de langage qui réalise la racine par l’application qu’il en fait à une vision limitée, actualisable dans l’esprit, la racine apparaît soumise à un resserrement antidiffusif de ses consonnes composantes.
Les voyelles finalement insérées entre les consonnes radicales sont la marque concrète des cas d’équilibre qui s’établissent dans le mot réel, entre le mouvement diffusif de la racine visée de puissance dans la langue, et le mouvement antidiffusif de la racine en visée d’effet dans le langage.
On note l’emploi du verbe réaliser : c’est l’acte de langage qui réalise, porté par la visée de discours du sujet parlant.
3.3.2
Dans sa leçon du 13 février 1948 (série C), Guillaume propose un texte qui définit particulièrement efficacement la visée de puissance et la visée d’effet. Gustave Guillaume écrit :
« Mes études ont successivement eu pour objet : le temps linguistique, son expression et sa représentation, la théorie des parties du discours, la théorie du mot, la théorie particulière du nom, la théorie particulière du verbe, l’auxiliarité, et dans toutes ces études la pensée directrice a été, explicitement ou implicitement, la distinction, dont l’importance n’a cessé de grandir à nos yeux, de la visée de puissance, créatrice de la langue, et de la visée d’effet, créatrice du discours.
Cette distinction des deux visées domine, nous en avons acquis la certitude, la science entière du langage. Ce sont des visées hétérogènes, mais qui, nonobstant leur hétérogénéité, s’accordent, l’une – la visée d’effet – reprenant au résultat ce que l’autre – la visée de puissance – a su produire. Mais cet accord n’est qu’un accord pragmatique en vue de l’utile, et n’empêche nullement que la visée de puissance fasse appel à des opérations de pensée qui sont d’une tout autre essence que celle auxquelles fait appel la visée d’effet. »
[…] Les opérations de pensées auxquelles fait appel la visée de puissance sont peu nombreuses, et essentielles : ce sont celles-là mêmes auxquelles la pensée doit sa puissance.
[…] Peu de chose sans doute, mais des choses d’une importance sans égale, dont les deux plus importantes sont :
- que le langage totalise une visée de puissance, dont l’aboutissant est la langue et une visée d’effet, dont l’aboutissant est le discours ;
- que la visée de puissance fait appel pour construire la langue à des opérations de son ordre, des opérations de puissance, c’est-à-dire celles, tout à fait primordiales, auxquelles la pensée doit sa puissance. »
On comprend alors que les auteurs du Vocabulaire ait retenu comme citation de clôture pour leur article, la phrase tirée de l’extrait repris dans les Principes de linguistiques théoriques :
Cette distinction des deux visées domine, nous en avons la certitude, la science entière du langage.
4. Les équivalents anglais, allemand et espagnol
Les équivalents proposés par d’autres langues offrent souvent un éclairage nouveau sur la notion à dénommer. Les auteurs du Vocabulaire propose projection comme équivalent anglais. La traduction des Principes de linguistique théorique de Gustave Guillaume qui fut publié en 1973, Foundations for a science of language par Walter Hirtle et John Hewson nous propose les termes suivants.
Pour un texte de 1944 portant sur L’antécédence de la langue : son caractère prévisionnel et présenté dans les Principes de linguistique théorique à la page 157, tiré de la leçon du 13 janvier- série A qui s’attache à décrire la visée d’effet, nous avons :
Le discours répond à une visée d’effet : engager une opération de discours, c’est de toute évidence vouloir agir, produire un effet sur quelqu’un. En l’absence d’une telle visée, pas de discours : la pensée reste, si l’on peut s’exprimer ainsi, silencieuse.
traduit par : Discourse is the answer to a projected actualizatio: undertaking an operation of discourse obviously involves a desire yo act, to have an effect on someone.
L’équivalent de visée d’effet est ici projected actualization. Comparez projected actualization et (projection) proposé dans le Vocabulaire. Il s’agit d’une mise en relief de la propriété réalisatrice de la visée.
De même, pour un texte de 1948, intitulé Particularisation et généralisation dans la construction du langage et présenté dans les Principes en page 95, mais tiré de la leçon du 13 février (série C) , nous avons :
« Mes études ont successivement eu pour objet : le temps linguistique, son expression et sa représentation, la théorie des parties du discours, la théorie du mot, la théorie particulière du nom, la théorie particulière du verbe, l’auxiliarité, et dans toutes ces études la pensée directrice a été, explicitement ou implicitement, la distinction, dont l’importance n’a cessé de grandir à nos yeux, de la visée de puissance, créatrice de la langue, et de la visée d’effet, créatrice du discours.
Cette distinction des deux visées domine, nous en avons acquis la certitude, la science entière du langage. Ce sont des visées hétérogènes, mais qui, nonobstant leur hétérogénéité, s’accordent, l’une – la visée d’effet – reprenant au résultat ce que l’autre – la visée de puissance – a su produire. Mais cet accord n’est qu’un accord pragmatique en vue de l’utile, et n’empêche nullement que la visée de puissance fasse appel à des opérations de pensée qui sont d’une tout autre essence que celle auxquelles fait appel la visée d’effet. » traduit par : Throughout these studies, the guiding thought, either explicit or implicit, has been the distinction between the tendency to potentialize which gives rise to tongue, and the tendancy to actualize which gives rise to discourse. This distinction has constantly grown in importance for me.
I am now convince that the distinction between these two tendencies dominates the whole science of language. While basically heterogeneous , the two nevertheless have something in common : one of them – aiming at the actual – takes over the result of what the other – aiming at the potential – has managed to produce. But this link is merely pragmatic, for utility’s sake : it in no way prevents the potentializing tendency from making use of operations of thought essentially quite different from those the actualizing tendency brings to play.
Les termes anglais sont les suivants : projection, projected actualization, actualizing tendency et potentializing tendency. On note que visée se rapportant de façon générale, plutôt descriptive du phénomène du langage est rendu par tendency. Il s’agit d’un constat quelque peu extérieur au phénomène tandis que le substantif « projection » et l’adjectif « projected » nous installe résolument dans l’opératif. Un sens de projection répertorié dans le Harrap’s se définit comme suit conception d’un projet. Daniel Rouland nous affirme que l’emploi américain du terme en linguistique est déjà passablement établit. Si cela est vrai, il serait intéressant de’comparer l’emploi du terme dans d’autres cadres théoriques.
En allemand, Joseph Pattee et Christine Tessier qui travaillent actuellement à la traduction des Principes de linguistique théorique vers cette langue nous ont communiqué leurs équivalents. Il s’agit de Bestreben nach potentialitat et Bestreben nach Actualisierung pour la visée de puissance et la visée d’effet, et Redeabsicht pour la visée de discours. Les traducteurs retiendraient Bestreben comme équivalent de visée, l’utiliserait également pour nommer la visée phrastique et notent que le visée de visée de discours est rendu par une idée s’approchant d’un état, un moins d’action et un plus d’intention.(De Redeabsicht, (discours), (intention), sicht=vision.)
En espagnol, le mot mirada vient à l’esprit mais nous ne disposons pas encore de traduction officielle. punteria (direction), fig. objectivo, m. mira, intencion, visuales en topografia.
5. Proposition de définition
Guillaume écrit rappelons-nous :
Quand au mouvement par lequel, dans le procès de la formation image-temps, la chronogénèse, en action sur l’axe qui lui est propre, se porte d’un axe chronothétique au suivant, comme il s’agit d’une opération de pensée réalisatrice non pas particulière au temps et au verbe, mais tout à fait générale dans le langage, nous la désignerons par le terme visée1.
La notion de « visée » est extrêmement importante en psychomécanique du langage et elle sous-tend toute l’opérativité qui caractérise l’analyse du langage basée sur la mécanique intuitionnelle. C’est avec raison d’ailleurs que les auteurs du Vocabulaire ajoute afin d’appuyer leur définition synthétique et quelque peu ambiguë (peut-être parce que tout à fait décontextualisée) de début d’article à savoir :
On appelle visée toute opération réalisatrice.
une explication définitoire :
« La méthode guillaumienne consistant à rechercher le processus dynamique sous le résultat statique, la puissance constructrice sous l’effet construit, toute opération de pensée se répartit entre une visée et une ou plusieurs saisies qui sont autant d’articulations systématiques. »
Si l’on entend par là que toute opération de pensée participe d’une visée, peut-être de façon plus explicite de celle qui sous-tend l’acte de langage, la visée constructrice du discours, cela est juste. Toutefois, qu’advient-il de la visée de puissance ? Tout acte de langage participe des deux visées puisqu’il s’agit du passage de l’état de puissance à l’état d’effet, de la langue au discours. Les auteurs du Vocabulaire reprenne la définition de Guillaume et ajoute : La visée, c’est l’ensemble des opérations de production ou de construction précédant et conditionnant le résultat construit.
Il nous semblerait plus juste de définir par « une » plutôt que par « toute ». À la première lecture, la généralité laisse croire que le « toute opération » s’écarte de la pensée de Guillaume qui précise que seulement les opérations très générales sont nommées visées. Et à vrai dire la visée, sans déterminant aucun, est plutôt liée à l’idée de direction de la pensée, de direction de l’esprit, de tension vers une réalisation.
La visée qui est réalisée par des opérations de pensée ne saurait être défini comme étant l’ensemble de ces opérations. Elle est elle-même vue comme « une opération, tout à fait générale dans le langage, qui est de nature prévisionnelle, anticipative et contenante à l’égard des opérations plus particulières qui la réalisent ».
La vérité, c’est que la visée varie dès qu’on l’associe à la fin vers laquelle elle est orientée. Elle se colore de celle-ci. S’agit-il de construire la puissance de la langue, s’agit-il de construire le discours ? Depuis Temps et verbe, la notion de visée s’est précisée.
II. Autour des visées
« …une langue riche offre des ressources abondantes en ce qui concerne la matière, mais il peut y être difficile de donner à cette matière toutes les formes qu’il faudrait pour que tous buts de pensée fussent atteints et que l’intention du discours dominât partout.
Gustave Guillaume, Problème de l’article et sa solution dans la langue française, p.36.
- Visée de discours et visée phrastique chez Roch Valin
- Visée d’effet ou visée de discours
- La v.d. et la v.p. en syntaxe opérative
La notion de visée s’est révélé extrêmement précieuse pour dégager les principes directeurs de la syntaxe opérative à partir de l’analyse psychomécanique du langage proposée par Gustave Guillaume. Dans le cadre de l’acte de langage, le point de départ se prend à la visée de discours, la VD, celle du sujet parlant, et le va-et-vient s’installe entre la visée phrastique, la VP, et la visée de discours. La psychomécanique a toujours proposée la phrase comme étant l’unité d’effet obtenue en fin de l’acte de langage (rappelons-nous les figures de la Petite introduction à la psychomécanique du langage) et le sujet parlant comme étant l’acteur qui, de par sa faculté de langage, engage l’acte de langage.
Afin de parer tout de suite à l’interprétation trop restrictive qui pourrait être faite à partir de ces prémisses que le discours se réalise à l’aide de l’unité d’effet qu’est la phrase, grâce au mécanisme de la phrase qui siège en langue, disons que plusieurs phrases peuvent être produites pour épuiser une visée de discours. Examinons le rapport proposé par Valin, dans ses Perspectives sur la syntaxe entre ces deux visées. À la deuxième page de votre document d’accompagnement les figures ont été reprises pour plus de commodité. Valin écrit :
Une réflexion un peu attentive conduit en effet très vite à reconnaître ici que, en raison de ce qu’elle sont par nature, le rapport des deux visées ne saurait avoir d’autre forme que celle d’une inclusion, la visée de discours encadrant et enveloppant, aussi longtemps qu’elle persiste dans le temps, la visée phrastique dont la démission précèdera toujours la sienne d’au moins un temps, le temps de comparer justement, le résultat de représentation obtenu avec le résultat expressif visé.[..] …une même visée de discours enveloppant souvent, dans la pratique du langage, plusieurs visées phrastiques dont les résultats partiels, en s’additionnant, apportent leur concours à un effet expressif plus large, dès le départ visé. Autrement dit, pour respecter la réalité vécue du langage, il convient de tenir compte, non seulement du discours limité et complet que peut, en certaines circonstances, constituer une phrase, mais aussi du discours étendu exigeant pour réaliser sa visée, un nombre indéterminé de phrases souvent liées entres elles à l’aide de ligatures logiques à cette fin prévues en langue, où elles font partie des moyens de représentation et d’expression tenus à la disposition du sujet parlant.
De quelle nature sont les deux visées en question ? Installons-nous en situation de langage. Pour l’acte de langage, il y a causation matérielle et causation formelle. En effet, il existe d’une part, à titre de causation formelle comme le formule Valin dans son essai (P.7) « un sujet parlant en possession d’une langue, donc susceptible de dire des choses au sujet des choses dont il peut ou veut parler » et, d’autre part, à titre de causation matérielle, « tout vécu expérientiel dont un sujet parlant garde la mémoire est susceptible de devenir l’objet d’un discours, c’est-à-dire matière à langage ». Le vécu expérientiel étant défini……
Au départ de l’acte de langage nous avons donc la mise en cause de deux visées. La première, écrit Valin « est une visée expressive se matérialisant en un vouloir-dire dont l’objet est le contenu d’un certain vécu expérientiel. Cette visée que nous qualifions de visée de discours ou visée discursive est, ou du moins peut être pleinement consciente. Quant à la seconde, que nous appellerons visée phrastique, elle est rigoureusement inconsciente et se matérialise sous la forme d’un recours aux moyens d’expression mis à la disposition du sujet parlant par la langue qu’il possède : ce qui revient à dire qu’elle est, par nature, une visée de représentation ayant comme objet le vécu expérientiel contenu dans la visée de discours.
Dans la chaîne des causations du langage, il faut situer cet acte de langage qui met en cause les deux visées. Nous avons reproduit pour vous les figures proposées dans l’article de Roch Valin intitulé Pour une phénoménologie vraie du langage qui a paru dans Modèles linguistiques (VI, 2, 1984, pp.11-26) et repris dans L’envers des mots analyse psychomécanique du langage paru récemment pp.231, pp.267. au savoir-dire que se rattache la langue, et au dire et au dit que se rattache l’acte de langage, l’effection qui permet le passage du plan de la puissance au plan de l’effet.
Parallèlement à la syntaxe psychomécanique, l’élaboration d’une syntaxe psychomécanique de l’énonciation a donné lieu à une relecture de l’acte de langage. L’opération de discours y est vu comme l’acte d’énonciation et les chaînons savoir-dire, dire et dit sont présentés non plus à titre d’étapes dans la successivité d’états puissanciel, effection, effectif mais bien dans un dédoublement répété à trois reprises, de la successivité d’états puissanciel/effectif. Le rapport de la visée de discours et de la visée phrastique pour rejoindre l’acte d’énonciation prend la forme d’une successivité dont Joly écrit dans son article de 1981 Contribution à l’élaboration d’une syntaxe générale : éléments pour une syntaxe psychomécanique de l’énonciation.
En chronologie de raison, la successivité visée d’effet////visée phrastique recouvre en fait la successivité, plus générale, matière/////forme. D’une analyse à l’autre, le rapport a changé, de l’inclusion à la successivité, et la terminologie aussi, la visée de discours étant liée davantage à la succession puissance, effection, effet qu’au sujet parlant face à l’acte de langage qui tient en visée son discours. Le terme visée d’effet est proposé comme synonyme de visée de discours et la visée communicative est explicitée. La définition de la visée d’effet : La visée d’effet est « la phase de l’acte d’énonciation où, selon la situation énonciative et le contexte linguistique[…]l’énonciateur opère à partir de la langue, une saisie mentale de la matière à dire, qui est le pensé momentané, en vue d’un certain effet à produire. » dans Contribution ,p.262-263 cité par Francis Tollis dans son ouvrage.
Conclusion
La visée phrastique est la seule visée au sens que Guillaume attribue à ce terme. C’est la visée qui dans l’acte de langage actualise les signifiés de puissance de la langue. Il s’agit alors vraiment d’une opération réalisatrice, celle qui produit la phrase, l’unité d’effet du discours.
La visée de discours est essentielle à l’existence de l’acte de langage puisqu’elle installe le sujet parlant dans l’activité de langage. Sans sujet parlant, sans sujet pensant, aucune expression de la pensée. Cette visée participe de l’acte de langage mais elle n’est pas à proprement parler, constructrice.
Visée d’effet en stricte terminologie n’est pas un synonyme de visée de discours. Cette dénomination souligne l’appartenance au plan de l’effet et privilégie la dimension communicative tandis que le terme visée de discours marque le but de la visée du sujet parlant, le discours et nous installe dans la dichotomie langue/discours.
Devrait-on dire terminologie d’école?